"La saint-Etienne. C'était la fête de Dours. On l'avait changée, comme on invitait tant de monde, les maisons étaient très petites, il faisait froid pour coucher les gens, on l'avait mise le trois août (le dimanche après le trois). Il y avait cousins, cousines, la parenté comptait à ce moment là. On se voyait que ce jour là et pour les enterrements." "Le jour de la fête, la cuisine était jonchée de volaille morte. Chacun emportait en s'en allant un poulet et une tourte quand la fête se finit."1Ce témoignage montre que la fête est un moment exceptionnel où la parenté peut se rencontrer. Nous verrons cependant qu'elle entraîne aussi des bagarres
"Le dimanche après la messe, les hommes allaient jouer aux cartes à l'auberge. J'ai jamais vu les femmes ni les enfants aller à l'auberge"2. Ce lieu est donc avant tout un lieu de sociabilité masculin.Le cabaret est aussi un lieu d'où partent des troubles et des conflits divisant le village.
"tous les cabarets et les maisons où l'on donne à jouer
publiquement, où le plus souvent les troubles et les désordres
prennent leur origine"[3],
sont règlementés en 1820[4],
et en 1838.[5]
Le règlement de police du 24 février 1865 a pour ambition
"de remettre en vigueur les dispositions de police qui ont pour but de
s'opposer aux rassemblements nocturnes, et d'empêcher qu'il ne soit
proféré la nuit des chants et des cris de nature à
troubler le repos des citoyens. (...) [En effet,] un certain nombre d'individus,
se réunissent parfois, et à des heures indues dans des maisons
suspectes au bon ordre et à la bonne morale où il leur est
vendu du vin sans autorisation, et fomentent des divisions en diffamant
autrui.(...) Ces réunions [donnent] souvent lieu à des plaintes".
Il est dans le même texte, "défendu à tous les individus
de parcourir la commune, soit isolément, soit en groupe, en proférant
des cris ou en chantant des chansons quelconques [pendant la nuit]. Il
est également défendu de tenir publiquement des propos obscènes
ou déshonnêtes, de huer, outrager, invectiver, apostropher,
ou inquiéter qui que ce soit, en paroles, ou par gestes, comme aussi
de chanter aucune chanson provocatrice au désordre, indécente,
ou scandaleuse". Ces troubles, ainsi que les charivaris, sont associés
par le maire à la présence de cabarets.
L'arrêté de 1838 décide que
"tout attroupement principalement de nuit est défendu. Il sera dressé procès-verbal contre tous les auteurs ou complices des bruits ou de tapages injurieux, ou nocturnes troublant la tranquillité des habitants."[6]
Le maire vise sans en dire le nom les charivaris ou "calliouari". Celui de 1865, indique:
"Les bruits et tapages appelés charivaris étant essentiellement un trouble à la tranquillité publique, défenses sont faites de former aucun rassemblement sur la voie publique, soit de jour, soit de nuit, dans le but de faire, ou donner un charivari en quelque temps, et sous quelconque prétexte, et ce, sous les peines de simple police, et, selon les cas, sous celles de police correctionnelle. Les personnes étrangères au rassemblement sont invitées à ne pas stationner sur la partie de la voie publique où le charivari aurait lieu, sous peine d'être considérées et traitées comme ayant fait partie de l'attroupement." [7]
Pour Eugen Weber, le motif le plus fréquent des charivaris était un mariage effectué hors des normes admises: un veuf ou une veuve qui se remariait trop vite après la mort de leur conjoint, un homme ou une femme trop âgés épousant quelqu'un jugé trop jeune". Il écrit aussi que "la justice grossière des charivaris concernait moins la moralité que l'honneur: on punissait plus les cocus que les conjoints adultères"[8]
Un témoignage oral prouve la survivance de ce rite:
"Pour un rien du tout on faisait un charivari. Pour une infidélité. Chez C., on disait que la femme elle courait. Ça a duré combien de temps...Avec des tut-tut, des tambours, la nuit à travers les champs. Tous les soirs y en avait! (...) Ça durait quinze jours trois semaines. Pour un carnaval, le vieux B., il s'était déguisé... Il traînait des cordes de maïs avec des casseroles au bout. Un domestique d'Orleix s'était mis une blouse de maquignon noire, il portait le "picou" sur l'épaule, avec deux ou trois fers de taupe. Alors ça c'était le charivari pour la maison X. On accusait la femme d'aller avec Y qui lui était taupier (lou taupatèr). Toute la jeunesse participait.(...) Ils le prenaient très mal, à coups de fusil des fois. C'est pour ça qu'ils se mettaient dans les champs pour pas se faire attraper.(...) Le maire il faisait comme toujours: il riait sous cape. Il n'entendait rien. Il y avait peut-être son fils. On déplaçait pas les gendarmes comme on les déplace aujourd'hui. C'était l'amusement qu'il y avait. Ils avaient que ça."[9]Plus que la punition sociale de prétendues infidélités, c'est aussi la possibilité de se défouler, une fois le soleil couché, pour des jeunes gens vivant, travaillant sous la toute puissance de leur père. Ce malaise se retrouve dans la violence de certaines bagarres.
Les rivalités, jalousies, mépris entre villages sont illustrées
par les surnoms attribués à chacun d'eux. Les habitants de
Dours sont appelés "Coustalats"[10](ceux
des coteaux) par les villages de la plaine. Cette dénomination souligne
l'isolement des villages de coteaux, la pauvreté de leur terroir,
et les assimile à des sauvages. Ils sont nommés par d'autres
"Lous Pataquès"[11]c'est-à-dire
les batailleurs à cause de leur "jeunesse turbulente" qui a participé
a des querelles de villages comme celles que décrit Emile Guillaumin[12]
Les fêtes de villages sont les prétextes de ces altercations.
"Il n'y avait pas une fête sans coup, dit une personne interrogée.
"Les jeunes d'Orleix montaient à Dours pour se bagarrer. Une fois
c'était à Chis. C'était un garçon qui avait
été élevé chez X. Ils l'avaient pris et ils
le lançaient contre un mur. Ils le reprenaient et le relançaient."[13]Ce
jeune homme n'aurait pas été sauvé sans l'intervention
d'un vieux doursois.
Le journal "Le Semeur" relate une altercation (peut-être celle où a eu lieu l'évènement cité ci-dessus) qui s'est déroulée à Chis en 1913 :
"Chis: Un peu de civilisation S.V.P. Des jeunes gens de Dours et de Castéra se prirent de querelle , il y a une quinzaine, à l'occasion de la fête locale. Jeudi, dans la nuit, ils se retrouvèrent à la fête à Chis et bientôt, le vin aidant, la dispute éclata. Les coups succédèrent vite aux paroles, les verres, toute la vaisselle d'un malheureux bazardier servirent d'armes... Le sang coula...Deux jeunes gens de Dours furent grièvement blessés. Cet exploit aura son dénouement devant les tribunaux...Un bravo aux jeunes gens de Chis qui surent, avec une sage énergie, rester calmes[14]
Le ton moraliste de cet article, sa parution tardive ("il y a une quinzaine") montrent que cette nouvelle a sans doute été glanée par le journaliste auprès d'un avocat. Les habitants de Tostat eux aussi sont appelés "lous pataquès", mais par les Doursois. Une bagarre sanglante aurait eu lieu entre les jeunes des deux villages[15]Pour Eugen Weber, c'est l'ivresse provoquée par ce bref répit dans le travail et, parfois, tout simplement, par la boisson, [qui] échauffait encore davantage les esprits. Les plaisanteries se transformaient en coups, les discussions en mêlées"[16]
La corruption, ainsi que les manoeuvres d'intimidation électorale existaient sans doute depuis longtemps en 1885 au moment où les premières plaintes s'élèvent. Mais il faut attendre cette date pour qu'une prise de conscience de la démocratie se développe, et la condamne. Cette pratique paraît, par le nombre des témoignages, étendue à tout le département[17], à l'occasion des élections législatives de 1885. Le préfet écrit au ministre de l'Intérieur le 27 septembre 1885: "Le clergé trouve créance auprès des paysans quand il leur répète sans se lasser que le phylloxera et la grêle(...) sont imputables à la République et cependant cette misérable argumentation et l'effet qu'elle produit dans les campagnes me sont signalés des points les plus divers du département." De nombreux témoignages dénoncent l'action de maires, de curés, de patrons en faveur des conservateurs (propagandes en chaire, libations, menaces).
En 1889, des manoeuvres électorales frauduleuses semblent commises à Dours et dans tout le département. Six électeurs de Dours se plaignent au préfet.[18]
"Les soussignés électeurs ont l'honneur d'adresser à M. le préfet de leur département les protestations les plus énergiques contre les faits de corruption électorale qui entachent gravement l' élection de M. Fould.
1) Un mois avant l'élection M. FOULD envoyait son régisseur faire une tournée dans les campagnes pour étudier avec le concours de quelques messieurs bien connus de la REACTION le plan de corruption. C'est à la suite de cette combinaison que les agents furent nommés dans notre commune, que tous les jeunes gens furent appelés par ces derniers et voici la communication qui leur fut faite: M. FOULD veut vous donner une certaine somme d'argent mais à notre tour nous devons tous voter pour lui le 22 septembre.
2) Pendant quinze jours qui ont précédé l'élection nous avons vu venir tous les jours chez Mme Rosin aubergiste, de nombreux groupes d'électeurs se livrant à la débauche. Après s'être complètement rassasiés de libations, ils disaient:"Nous n'avons qu'à sortir, tout est payé".
3) Un agent de M. FOULD habitant la commune a offert une somme à l'aubergiste si elle consentait à ouvrir sa maison et servir à volonté au gré des consommateurs. Celle-ci a refusé cette proposition, craignant de s'aliéner le parti républicain de la commune.
4)Deux électeurs nous ont dit la veille du scrutin qu'ils ne voteraient pour M. FOULD que dans le cas où celui-ci (qu'ils voulaient aller trouver le lendemain matin) leur donnerait 25F à chacun. Ils ont obtenu satisfaction parce qu'ils sont venus en rentrant de Tarbes voter pour M. Fould.
Nous avons vu des camelots de M. FOULD arrachant des électeurs à l'auberge pour les étourdir et de là les conduisant à la salle du scrutin. Signé: C.MAILLES, P.DUFFAU, M.MARTIAL, P.DOMER, CESTIA, BARTHE".
En 1898, entre les deux tours, c'est le candidat radical Fitte qui multiplie les irrégularités afin de battre Fould, ce que dénoncent des électeurs du village:
"1) Un électeur, D., a été chercher un électeur en break. Cet électeur était malade, et avec l'aide de l'instituteur qui a porté une chaise, l'ont descendu et porté jusqu'à l'urne. (L'indignation est générale).
2) Le même D. a menacé d'enlever l'argent qu'il avait en placement chez des électeurs, s'ils ne votaient pas pour FITTE.
3) M. SEMPE, médecin à Tarbes (...) et conseiller général est venu à Dours visiter plusieurs malades; Il n'était Jamais entré à Dours pour cas de médecine et personne n'avait été le chercher; Il a par ce fait forcé ces gens à voter pour FITTE. Ce même personnage a donné à d'autres électeurs des billets marqués en les menaçant de leur enlever les terres qu'il possède dans la commune s'ils ne votaient pas pour FITTE. Les électeurs l'ont fait en disant avoir agi contre leurs opinions.
4) Un étranger à la commune, nommé Durac Joseph a été chercher un électeur, domestique à Aurensan, lui a promis 2F, l'a amené à Dours et sans le quitter une seconde, l'a accompagné jusqu'à l'urne avec le billet de Fitte. Cet électeur est des moins intelligents: Il a pourtant la bonne intention de M. Fould.
5) M. BAZEILLAC est venu, samedi soir 21 mai [entre les deux tours] disant: M. FOULD se désiste, inutile de voter pour lui, dites-le aux électeurs. C'est après avoir demandé de l'argent à la villa FOULD (argent refusé) qu'il s'est tourné contre M. FOULD.
6) 9 billets portant le nom ACHILLE FOULD ont été rayés et remplacés par le mot FITTE Joseph; Ce dernier mot était dans chaque billet écrit d'une façon différente; On ne s'était servi que de la même encre et par la même main. Ces billet ont été brûlés malgré les protestations de plusieurs électeurs. Une personne a laissé échapper que les billets étaient chez elle et qu'elle savait très bien à qui chaque billet et chaque marque étaient donnés.
7) Le nommé B a été le samedi 21 mai à Vic [résidence du candidat FITTE]. Le soir il disait à l'auberge qu'il avait été chercher 20F et qu'on allait pouvoir boire le lendemain.
Pour preuve, D., adjoint au maire de Dours, a crié de haute voix, après la levée du scrutin:"a ceux qui ont voté pour FITTE suivez-moi, et allons boire à sa santé. Les soussignés vous prient de vouloir bien joindre leur protestation aux procès verbaux des opérations électorales qui seront soumis à la chambre des députés. Signé: F. DARRIEUX, CLAVERIE, P.DUFFAU , J.M.BETHBEZE, D.DARRIEUX, D.LATAPIE, DURAC, M.CLAVERIE, DUFFAR, B. Pons, DUMESTRE" Dours le 30 mai 1898".
Les élections municipales de 1904 sont elles aussi contestées pour corruption
"A M. le préfet des HP à Tarbes,
M. le préfet, les soussignés Mailles, maire, Délas adjoint, Commères, Larré Michel conseillers municipaux, Larré Paul, receveur des contributions indirectes retraité, Espenan, électeur, ont l'honneur d'exposer à M. le préfet, que deux membres de la liste adverse et réactionnaire ont acheté 5, 10, 15 f les voix de plusieurs électeurs.
C'est grâce à cette corruption qu'ils ont réussi à faire entrer 3 de leurs amis dans le conseil et qu'ils espèrent par les mêmes moyens arriver au scrutin de ballottage à avoir une majorité qui leur assure la mairie.
Les soussignés offrent de prouver ces faits et ils ne doutent pas qu'après cette démonstration, M. le préfet n'annule les opérations électorales du 1er mai. Ils se réservent d'ailleurs, de poursuivre les auteurs devant la juridiction compétente.
Ils ont l'honneur d'être,...
signés....
Dours, le 4 mai 1904" [19].
Les anciennes manipulations électorales subsistent. Le seul progrès
réside dans le fait qu'elles ne sont plus considérées
comme normales, et qu'elles doivent être réprimées
Une querelle dont on voit les ferments dès 1848 a divisé
le village en deux partis jusqu'en 1871.
5) LA "GUERRE-CIVILE AU VILLAGE"
Le 23 juillet 1852, le préfet nomme maire Jean Cénac,
qui ne fait pas partie du conseil municipal[20].
Le 14 septembre 1854, la commune échange avec M. Gros de Lacassagne
[le plus grand propriétaire de Dours, possesseur de l'ancien domaine
seigneurial] un chemin contre un autre, ce qui va être le détonateur
de la crise. Le maire a pour cela convoqué les plus imposés
de la commune qui lui ont donné leur assentiment[21].
Sept conseillers municipaux (dont Bernard Mailles ancien et futur maire,
leur chef, et Bertrand Vignes, ancien maire, qui avait usurpé le
chemin que la commune donnait lors de l'échange), se rebellent et
se réunissent le 21 mars et le 23 avril 1855, sans le maire, à
quelques mois des élections municipales. Ils l'accusent d'usurper
lui aussi la propriété d'un chemin et d'un lopin de terre
appartenant selon eux à la commune, et demandent l'autorisation
de le poursuivre devant les tribunaux
[22].
Le 25 juillet, Jean Cénac est reconduit par le préfet,
un mois avant l'élection des conseillers le 21 août. (l'article
57 de la Constitution du 14 janvier 1852, autorise de prendre les maires
hors du Conseil municipal[23]).
La correspondance du préfet de juillet 1855 permet de rentrer au
coeur de cette querelle:
"Acceptant avec joie avec plaisir et honneur", le maire explique au préfet par lettre du 2 juillet 1855 qu'il s'est "empressé de réunir le conseil municipal par billets remis à domicile portant le motif de la convocation. Elle devait avoir lieu le premier de ce mois à l'issue de la grand-messe; La majorité de ses membres ne s'est point rendue et par conséquent [son] installation n'a pu avoir lieu dans le mode indiqué". Il lance un appel à l'aide au préfet: "Je crois inutile, avant de vous avoir prévenu, de faire une convocation ultérieure. Je regarde leur absence comme une protestation contre ma nomination. Il leur était en effet facile de se rendre à l'invitation puisqu'ils étaient à l'office divin"
Le 6 juillet, le préfet répond fermement qu'"une nouvelle
abstention de la part de la majorité serait considérée
comme un acte d'opposition aux choix [qu'il a] fait et [qu'il] prendrait
contre les membres des mesures de rigueur que la loi met à [sa]
disposition"
Bernard Mailles s'explique le 8 juillet au préfet:
"Le conseil est loin de blâmer le choix que vous avez fait, mais il ne peut non plus, dans la plénitude de ses devoirs, reléguer les intérêts de la commune et être favorable à M. le maire, qui n'a jamais cessé d'être hostile aux membres du conseil". "le conseil est d'avis avant que de procéder à l'installation de M. le maire, que la lacune qui existe depuis six mois [le règlement du différent à propos de l'usurpation] soit vidée".
Le maire écrit le 9 juillet au préfet qu'il a "fait distribuer
pour la deuxième fois au domicile du conseil des billets indiquant
la convocation à l'issue de la messe". Cinq conseillers seulement
dont trois de l'opposition, se rendent à cette convocation. "Ces
trois derniers font de l'opposition depuis longtemps conjointement avec
les membres qui se sont abstenus, et desquels ils se sont séparés
immédiatement avant d'entrer à la mairie. La séance
ouverte, le sieur Mailles (...) a dit refuser formellement à [l']
installation, ajoutant que M. le préfet ne pouvait que lui enlever
sa place et qu'il en serait comme il voudrait". Son "installation a échoué
pour la deuxième fois." Le maire se justifie, en arguant que "le
but réel du conseil est de [l'] éloigner des fonctions [qu'il
lui a] confiées. Le prétexte apparent, c'est une plainte
portée contre [lui] par la majorité du conseil, pour revendiquer
au bénéfice de la commune quelques arbres séculaires
[qu'il] a abattus dans [son] bosquet à une partie destinée
recevoir un chemin public, et ce, sans qu'on [lui] réserve aucune
indemnité". Sa lettre continue sa défense: "J'ai répondu
à cette plainte le 5 janvier dernier. Postérieurement, on
a demandé à la préfecture une autorisation de poursuite
judiciaire, mais pas sérieusement; Car connaisseurs de l'injustice
de cette cause, ils l'ont abandonné et cependant, j'appelle ses
suites de tous mes voeux, moins pour confondre leur mauvaise foi, que pour
obtenir une réparation solennelle de mon honneur un instant attaqué
auprès de vous"[24].
Il est évident qu'en plus des conflits personnels entre le maire
et son conseil, celui-ci supporte mal un maire non issu de ses rangs, et
non élu par lui. Le maire n'a pas été installé.
La délibération soigneusement préparée par
l'instituteur n'a pas été signée.[25]
Les élections d'août 1855 débarrassent le maire
de cette opposition trop gênante: Seuls le maire et les deux conseillers
qui lui sont restés fidèles (Dumestre fils et Domer) sont
réélus[26].
L'opposition des "7" a sans doute été exclue de la liste
officielle soutenue par le gouvernement, vue sa conduite fâcheuse
vis-à-vis du préfet. Le rapport de forces est en la faveur
du maire qui confirme l'échange entre M. Gros et la commune lésant
un des opposants.
Ce M. Gros, conseiller Général de Rabastens a choisi son
camp. En 1860, il écrit au préfet ces phrases pour soutenir
le maire, et décrit l'ambiance de la campagne électorale
de 1860:
"J'apprends que la conservation de M. Cénac dans les fonctions de maire de la commune de Dours est mise en question.
Si le fait est exact, je ne puis attribuer la mesure qui le menace qu'à l'hostilité d'un parti remuant, de tout temps opposé à l'administration et qui reconnait pour chefs des hommes poursuivis et condamnés pour faits calomnieux à l'occasion des dernières élections municipales [celles de 1855].
Ce sont sans doute les mêmes hommes qui poursuivent de leur haine M. Cénac, parce qu'il est un obstacle à leurs volontés et à leurs projets. Ce sont eux qui l'ont frappé récemment de deux coups de pierre, dans l'obscurité de la nuit.
Je connais parfaitement ces hommes. Je connais de même M. Cénac. Je n'hésite pas à vous garantir la probité publique et privée de ce dernier. Son zèle pour les intérêts de la commune, à la tête de laquelle il est placé, et son dévouement constant à l'administration supérieure qui peut compter sur lui avec une entière confiance. (...) et vous demande son maintien dans les fonctions de maire." [27]
Le maire et l'adjoint sont réinstallés par le préfet
le 12 août 1860 sans pour autant être élus membres du
conseil aux élections de septembre 1860, qui amènent l'alternance.
Les "7" ont eux tous été élus sauf Dumestre père,
et Bertrand Vignes qui a fait élire son fils Jean-Pierre. Une cohabitation
difficile au sein du conseil municipal [que le maire déserte: il
ne signe qu'une délibération sur 19 entre septembre 1860
et novembre 1861] dure jusqu'à l'acceptation de la démission
du maire et la désignation par le préfet d'un nouveau en
novembre 1861: Bernard Mailles[28].
Ce dernier, ancien maire de 1848 à 1850, est jaloux de ses prérogatives.
Il se trouve rapidement en conflit avec le desservant venant de s'installer
au presbytère. Ce curé, l'abbé Peyret, est un personnage
tout droit sorti d'une oeuvre de fiction. Son caractère et sa fougue
ne tardent pas de faire de lui le chef de l'opposition, menant et influençant
une partie des paroissiens.
Le premier incident a été causé à Noël
1863 par le refus du prêtre d'introduire dans l'église l'harmonium
["que seuls l'instituteur et ses élèves peuvent toucher![29]"]
acheté par la mairie "pour la pompe des offices divins". Le maire
demande à l'évêque que les "extravagances du desservant"
soit réprimandées afin de "le ramener à des meilleurs
sentiments".[30]
Il reproche en 1864 au curé d'humilier l'instituteur en refusant
que la fabrique lui accorde un traitement pour ses fonctions de chantre[31].
De plus, il ne pardonne pas au curé que ce dernier se soit opposé
"formellement à ce que la messe funèbre de son fils de quatorze
ans soit chantée[32].
Le maire qui critique "l'opiniâtreté du ministre du culte
qui devrait prêcher par l'exemple la sagesse et la modération,
le bien et la vertu"[33]dispose
du soutien du préfet qui le reconduit dans ses fonctions le 24 août
1865[34].
En mai 1866, le budget 1867 de la fabrique est contesté par le
maire qui mentionne les rancoeurs de chacun au cours d'une réunion
du conseil: Le prêtre lui a demandé: "veuillez vous mêler
des affaires qui intéressent la commune et votre administration,
et n'ayez jamais la pensée de vous occuper de celles qui intéressent
l'église"[35].
Ce que le maire ne dit pas dans cette réunion, c'est qu'il attise
le conflit dans ses relations avec l'opposition, ce dont se plaint le président
de la fabrique, Bernard Dumestre:
"M. le maire, après avoir gardé quelques pièces (budget 1867 et délibération de la fabrique) les a fait rapporter par le valet commun, qui en avait été le porteur, disant qu'il voulait qu'elles fussent remises par le sonneur. Ce dernier les porte de nouveau, et alors M. le maire refuse de les recevoir. Le sonneur les dépose sur la table, mais elles sont de suite rapportées chez moi, avec la lettre d'envoi, par le valet commun, disant que M. le maire ne veut recevoir de pareilles pièces que par l'entremise de M. le préfet"[36].
Le maire demande le départ du prêtre, en 1866, qu'il accuse
de pousser les paroissiens à ne pas répondre aux souscriptions
en faveur des victimes d'inondations proposées par la mairie.[37]"Cet
ecclésiastique", écrit-il, "ne se plaît qu'au désordre
et cherche par toutes les sortes de moyens à nous aliéner
les esprits".[38]
Plus tard, un membre de l'opposition, dans une lettre au préfet,
qualifie le maire d'"éternel et maudit cauchemar". En séance
du conseil, le maire "le [renvoie] pour sa demande au curé". L'opposant
lui répond que "monsieur le curé a une prépondérance
marquée sur l'administration locale qui en reçoit de rudes
leçons".[39]
Ce conflit n'épargne pas les enfants: En 1867, une "émigration" survient dans l'école communale, encouragée par le curé. Le maire s'en insurge et dénonce le "fanatisme aveugle des factions acharnées et trop dociles à la voix des coupables meneurs qui, au lieu de jeter sans cesse les bâtons dans les roues de l'administration, devraient, par mission, se consacrer à la paix et à l'ordre". Le maire défend l'instituteur dont "le seul tort est de ne s'être pas rangé sous le drapeau de l'opposition.(...) Il ne pouvait pas se liguer avec les factieux dont la principale préoccupation est de provoquer la sédition, d'exciter à la révolte pour tout renverser"[40]. Le 18 mars, des villageois, parmi lesquels sept conseillers municipaux évincés en 1860, et deux conseillers faisant partie de l'actuelle opposition, envoient une pétition à la préfecture regrettant qu'on ait "découvert l'église pour la réparer sans fournir de local pour y faire les offices publics" que les habitants sont obligés de manquer, "ou d'aller les entendre dans les paroisses voisines", [pendant six mois [41]]. C'est pour eux "d'autant plus inacceptable qu'il y a une maison commune très spacieuse avec cinq salles". Ils se plaignent en outre du fait que les cloches [descendues en 1859] ne soient pas remontées un an après la fin de la construction du clocher[42]. Les pressions du préfet poussent le maire a aménager une chapelle provisoire dans l'ancienne mairie en 1867, mais les cloches ne sonnent pas pour autant.
L'église est encore en 1869 en reconstruction. Les habitants sont fatigués "d'être confinés dans un étroit réduit, et obligés, pour la plupart, d'entendre les offices en plein air." Il y a pour eux "de longs jours que l'église est comme finie, peu de travaux restent à faire, et l'on semble se complaire à les retarder, comme à dessein, pour faire souffrir les habitants"[43]. Le maire ne déclarait-il pas en 1867 que quelques-uns étaient à juste raison selon lui "tentés de retarder les travaux pour se venger du curé?[44]" En faisait-il partie sans l'avouer? L'architecte diocésain écrit le 26 février au préfet "que l'administration municipale n'étant pas en parfaite harmonie avec M. le curé, le bruit courait que les travaux entièrement terminés, l'église serait fermée"[45]. Un membre de l'opposition lui écrit, lui le 8 mars que
"les affaires de la commune sont de telle manière que les habitants ne pourront plus supporter un pareil état de choses, ils seraient bientôt forcés de passer à des voies de fait"[46]. "Le préfet donne des instructions par une lettre au "maire qui faisait quelques difficultés pour la recevoir [selon un conseiller municipal]. Mais, [toujours selon lui], il n'en a tenu aucun compte. L'église est toujours fermée, et les cloches n'ont pu se faire entendre aujourd'hui. On ignore où se trouve la clef, mais le public sait que l'entrepreneur est parfaitement d'accord avec M. le maire, et qu'ils se sont vantés de tenir l'église fermée pendant longtemps, sans avoir aucun motif pour cela"[47].
L'édile motive sa décision par "des verres colorés
ou méchamment cassés, et les nombreux et considérables
vols" dans l'église. Le maire, hypocritement, déclare qu'il
est "fâcheux que les cloches soient, en raison de ces méfaits,
condamnées au silence". Il dénonce une nouvelle fois "l'odieuse
conduite de l'opposition qui dans ses projets perturbateurs ne dort jamais,
que le son des cloches inquiète fort peu, et qui est sans cesse
occupée à chercher plaies et bosses pour les mettre au grand
jour (...) et qui a cru être sur les traces d'un grief foudroyant
contre l'administration locale"[48].
Le préfet, ne sachant qui croire, répond "qu'il n'est pas
admissible que M. le maire ne puisse pas faire sonner les cloches pour
les offices et que M. le maire doit prendre des mesures nécessaires
pour faire cesser un état de choses aussi fâcheux"[49].
Celui-ci se retranche derrière le refus de l'entrepreneur de donner
les clefs au carillonneur, dans une lettre du 20 mars[50],
afin de ne pas mettre en cause sa responsabilité.
Devant toute cette correspondance issue d'un seul village, le préfet
demande au commissaire central ce qui se passe réellement à
Dours. Ce dernier décrit assez objectivement la situation:
"Il ne s'est produit aucun fait bien grave dans la commune de Dours sauf un petit vol(...) d'outils, des vitraux brisés(...); Depuis, l'église est fermée et M. le curé est privé de cloches; Il craint que cet état de choses ne dure jusqu'à la fin des travaux.(...) Les habitants sont excessivement contrariés de ne plus entendre les cloches qui leur annoncent non seulement l'heure des offices, à quoi ils tiennent beaucoup, mais encore les heures principales de la journée. M. le maire aurait pu éviter ce désagrément en conservant lui-même les clefs ou en les déposant chez une personne de confiance; Mais comme il vit en très mauvaise intelligence avec M. le curé, qui lui même n'a pas très bon caractère et qui peut-être est plus méchant, il a voulu exercer une petite vengeance dont le public se ressent. Cette commune sera toujours désunie tant que ces deux hommes seront ensemble; Cette mésintelligence règne depuis six ans, et au lieu de diminuer, elle n'a fait qu'accroître. Les torts sont réciproques. Je crois, M. le préfet, que pour contenter la population, en ce qui concerne l'affaire des cloches, il vous faudrait avoir la bonté d'ordonner la remise des clefs de l'église entre les mains d'une personne de confiance. Ils ne passeront pas à des voies de fait, mais les habitants sont réellement indisposés." [51]
Le conflit ne s'arrête pas là. L'opposition, retranchée au sein du conseil de fabrique menace en 1870 d'intenter un procès contre l'entrepreneur des travaux de l'église pour avoir "abattu quelque pans de murs du cimetière" et s'être approprié un confessionnal et une grosse dalle. Elle ne se présente même pas aux élections municipales d'août 1870. La liste du maire, seule en lice, gagne, mais le taux d'abstention est très fort[52], et égal au nombre de votants pour la liste d'opposition en 1865[53] : Celle-ci a sûrement appelé à ne pas voter. Les élections du trente avril et du sept mai 1871 donnent l'occasion aux chefs des deux factions de se réconcilier au sein d'une même liste, dont ils se partagent les sièges par moitié, et élisent maire avec dix voix Bernard Mailles[54]. La guerre, considérée comme une "lamentable et fatale calamité", une "flétrissure"[55], y est sûrement pour quelque chose. Le départ de l'abbé Peyret, (entre 1872 et 1876[56]), qui est curé de Montgaillard en 1876[57], et qui est remplacé par le curé Miqueu, a ensuite contribué à calmer les esprits.
Même si les relations entre le pouvoir civil et le clergé se sont dégradées à la suite de la question romaine, ces phrases dénotent aussi un conflit de compétence. Roger Magraw que cite Maurice Agulhon explique que "triomphant et impérieux au lendemain du coup d'Etat, le curé du village trouve tout naturel d'entreprendre de régenter, comme relevant de sa compétence spirituelle, et l'entretien de l'église, et celui du clocher, et le cimetière, et l'école, et les fêtes. Or tout cela dépend de la commune.(...) Bien des maires, sans être anti-catholiques le moins du monde, ont dû, par souci de défendre leur propre compétence, et tout simplement la loi civile, s'opposer aux empiètements cléricaux"[58].
Ce conflit a-t-il à sa base l'anticléricalisme d'une partie de la population? Le parti de Bernard Mailles n'est pas contre la religion. Bernard Mailles est à l'origine de la reconstruction de l'église, qui a grevé son budget de dépenses importantes. Son attitude et celle de son parti sont dues à des rivalités entre familles, et entre le maire et le curé. Ces partis comportent des "noyaux durs" scellés par des mariages. Les riches familles "Piarrot" et "Mailles" sont alliées en 1844 et 1857 et forment avec leur clientèle un clan nombreux. L'autre, sous l'autorité du curé comporte de nombreux liens solides entre familles de statut social moyen. Le village est divisé en deux clans distincts menés l'un par le maire et l'instituteur et l'autre par le curé. Il faut cependant limiter ce conflit à la période 1864-1870 où se côtoient un maire et un curé qui ne mâchent pas leurs mots.
De nombreux textes nous permettent de cerner l'apparence, la personnalité de Bernard Mailles. Il a les "cheveux noirs", le "teint brun", le "nez pointu". Sa "cicatrice au côté droit de la figure" et sa taille d'"un mètre soixante treize"[59] contribuent à son charisme. Son éloquence lui permet de briller au conseil municipal. On trouve des délibérations de plusieurs pages où il s'emploie à ridiculiser ses adversaires au cours de longues tirades. Il est tacticien, manipulateur, et aime faire tourner en bourrique ses adversaires, comme en témoigne sa façon d'empêcher l'installation du maire en 1855, celle de refuser le courrier du président de la fabrique, et celle de retarder l'ouverture de l'église, ou la remontée des cloches. Un petite dose d'hypocrisie lui permet aussi d'apparaître innocent aux yeux du préfet, quand il cherche à prouver sa bonne foi.
Il a aussi, le long de sa carrière usé de la démission: En juin 1848, à 32 ans, il invoque dans sa demande à un haut fonctionnaire et non pas au préfet que "ces fonctions sont très pénibles pour [lui] attendu [qu'il] n'est pas initié dans les affaires de la commune". Peut-on le croire quand on connaît sa force de caractère quelques années plus tard? En 1850, têtu, il recommence, car il est réélu à son insu, après l'acceptation de sa démission. En 1872, son renoncement vient peut-être de l'absence d'un vrai adversaire en face de lui. Jusqu'ici, il ne s'est épanoui que dans les conflits, contre l'ancien maire, puis contre l'abbé Peyret. Il n'a plus personne à contrer en 1872, et le consensus du conseil municipal doit lui paraître fade. Il se représente tout de même en 1874, mais démissionne, car le maire qui lui a succédé, qui n'est autre que le fils de son rival de 1854 à 1861, le devance de 10 voix, et est reconduit dans ses fonctions.
Le village a aussi connu, au début du XIXe siècle, des moments pénibles, dont la tradition orale parle encore, d'une façon déformée.
Une famille de Soréac, village limitrophe, devient, délibérément
ou non, à partir de 1800, un clan de bandits sévissant dans
plusieurs communes de la région dont Dours.
Cette famille de onze enfants entre en clandestinité et le restera
pendant quinze ans. Le chef de cette famille est l'aîné des
enfants, Jean Lamon l'aîné, dit "Pélot" (son nom de
maison). José-Ramon Cubéro indique que "La tradition orale
attribue à Pélot de multiples cachettes discrètes
parmi lesquelles celles du bois de Pouyastruc, de Dours ou de Chis." Il
aurait même aménagé une demeure souterraine dans ces
derniers. "Une rencontre avec Pélot bardé d'armes est toujours
possible au détour d'un sentier, à l'orée d'un bois:
le hors-la-loi est sur son territoire, il y circule sans crainte des gendarmes
et chacun s'empresse de le saluer". Pélot a des relations assez
étroites avec des habitants de Dours. Il est originaire des villages
de Soréac par sa grand-mère paternelle, d'Orleix par le mari
de celle-ci, et de Castéra par ses grands parents maternels (maisons
"Petitou" et "Guillamoulou")[60],
tous voisins de Dours. Les habitants de villages limitrophes se connaissent
et se fréquentent parfois pour affaires. Par exemple, Le père
de Pélot "déclare avoir recouru aux services du forgeron
de Dours"[61].
Pélot entraîne Bernard B. P. de Dours, dans ses activités.
Ce dernier aurait, "quand son frère signa son contrat de mariage
[...] volé la montre de Maître Fontan, notaire qui avait rédigé
le contrat". Bernard B. P. a tenté de convaincre un cadet d'une
maison voisine, Manuel Saint-Upéry La Hille, de rejoindre Pélot,
en lui disant que "s'il voulait le suivre, il en aurait bientôt autant
[d'argent]"[62].
José Ramon Cubéro mentionne p 127 une embuscade contre Bernard
Collongues dit Laïrle de Castéra, par un laboureur d'Ibos,
poussé par Jean Lamon deuxième cadet. Cette embuscade a eu
lieu sur le territoire de Dours, "sur le chemin qui mène du Castéra
à la grande route de Rabastens, le long du bois de Dours"
[63].
Le tournant dans la "carrière" de Pélot est sans doute
la nuit du 13 au 14 juin 1815. Accompagné de Bernard B. P., dont
on parle plus haut, il se rend chez Marthe Tuyague, locataire dans la maison
Larcade (aujourd'hui "Hauré"). Pélot muni d'un coutre métallique,
subtilisé dans la grange de la maison Baylies, frappe puis viole
Marthe Tuyague, pauvre et jeune veuve, mère d'un enfant en bas-âge[64].
"Pendant que Pélot satisfaisait ainsi de vive force sa passion brutale,
Bernard B.P. se tenait en sentinelle devant la porte."[65]
Ce dernier, la viole à son tour. L'adjoint, Arnaud Durac Calotte,
l'a "trouvée en vie au lit avec des blessures sur la tête,
remplie et baignée dans son sang"[66].
Le rapport de l'officier de santé Duboé du 16 juin fait état
d'effroyables blessures.
[67]
Bernard B.P. est arrêté à Pau[68],
sans doute en cherchant à s'échapper et est condamné
aux travaux forcés à perpétuité, ainsi qu'à
la flétrissure. On lui a appliqué au fer rouge les lettres
"T.P." comme travaux à perpétuité et on l'a attaché
au carcan durant une heure le 30 novembre 1815 sur la place Marcadieu à
Tarbes[69].
"Jusqu'à cet été, jusqu'au viol de Marthe Tuyague,
il n'a pas clairement transgressé le seuil que les communautés
sont prêtes à tolérer". S'il a volé les curés,
il a respecté la bourse des pauvres, mais son comportement avec
Marthe ne peut plus être assimilé à celui du bandit
social(...). Dès lors dénoncer Pélot n'est plus le
trahir"[70],
après quinze années de soutien tacite de la population, ne
serait-ce que par son silence, (peut-être en réaction contre
le pouvoir central). Neuf communes dont Dours signent alors une pétition
pour le bannissement de la famille Pélot[71].
Jean Lamon dit Pélot est blessé mortellement lors de son
arrestation en janvier 1816 à Soréac
[72].
Le viol est transformé par la population. On dit actuellement
qu'"il avait une maîtresse à Dours", "la X", [X est le nom
de maison de Marthe Tuyague], "qu'il la battait"[73]avec
un coutre. Le viol a disparu des mémoires. On a transformé
la victime en maîtresse. "Sa mort libère la légende:
Les populations qui n'ont plus à le craindre, progressivement, le
mythifient."[74]
L'affaire Pélot a tellement frappé les esprits qu'elle
a occulté le passage d'une aile de l'armée de Wellington
à Dours. Cette armée était destinée à
attaquer la brigade du général Clauzel déployée
à Oléac-Débat, couvrant la retraite de Soult, un peu
avant la bataille de Toulouse en 1814[75].
Ce passage n'a pas laissé de traces dans les esprits ni dans les
documents officiels que nous avons consultés.
Malgré les troubles qui touchent le village, et surtout cette
"guerre des clans", l'éducation progresse petit à petit,
et change les mentalités.
"L'enseignement ne date guère que de 1825. Avant cette époque,
il n'existait ni maison d'école, ni instituteur dans la commune.
Quelques rares privilégiés recevaient au dire des vieux l'enseignement
de la lecture et de l'écriture au presbytère, les jours de
fête seulement, encore arrivaient-ils rarement à lire et à
écrire couramment."[76]L'instituteur
n'a fait que feuilleter les registres de délibérations du
conseil municipal, car il occulte par cette date obtenue sans doute par
le témoignage d'un ancien, le travail d'au moins cinq "régents"
de l'an II à 1819. Ces instituteurs sont installés, et leur
traitement est fixé par le conseil municipal. En 1817, "la maison
commune (...) n'est pas assez vaste et hors d'état d'y faire la
classe d'après l'ordonnance royale concernant l'instruction publique",
ce qui prouve que cet enseignement n'est pas sous la coupe du clergé.
De plus, la classe est assurée "deux fois par jour hors les dimanches
et fêtes chômées", le contraire de ce qu'écrit
l'instituteur.
Il fallait bien à l'instituteur décrire un passé
ténébreux afin de mettre en valeur les progrès de
l'instruction publique. Cependant, il n'est pas impossible que le curé,
un des seuls hommes lettrés du village, ait donné des leçons
aux enfants au presbytère.
Il faut aussi dire que l'instruction est payante et donc réservée
à des familles n'étant pas dans la pauvreté. Elles
doivent verser, dans la période 1809-1819, "une mesure de froment
comble", [c'est à dire environ deux décalitres[77]]
pour un enfant qui apprend à lire, et deux mesures pour un enfant
qui lit et écrit, et apprend le catéchisme[78]."C'était
peu de choses dans un village où on envoyait en moyenne 10 enfants
à l'école"[79],
selon l'instituteur de 1887.
L'instituteur et ses élèves sont libres "les dimanches
et fêtes, le jeudi de grand marché à Tarbes, et quinze
jours dans le temps des vendanges" ("dix jours pour les vendanges et dix
jours pour la moisson" pour Jean Douste en 1810). Cela lui permet d'exercer
d'autres métiers comme celui de "greffier de la commune" (ce qui
lui rapporte 40F en 1809, 50F en 1810, 35F en 1817), celui de "mesureur
de vin"[80],
"de loin le plus lucratif. Il recevait 1,50f [1F en 1810
[81]] par char de vin (8 Hl) ce qui lui rapportait, bon an, mal an,
200F de revenu"[82].
De plus, "il allait gagner sa journée chez les propriétaires,
il était sacristain, sonneur de cloches"[83].
M. Lapeyre en 1864 demande même à la fabrique "un traitement
pour ses fonctions de chantre"
[84].
"Pendant ce temps, l'école chômait, l'instruction n'était
pas enviée, le paysan faisait peu de cas d'un enseignement donné
d'une telle façon par de tels maîtres, le riche envoyait ses
enfants s'instruire à la ville". "L'enseignement laissait à
désirer. Les maîtres n'étaient pas assez payés".
"Très peu d'actes de l'état-civil sont signés avant
1840"[85].
L'instituteur enseigne la lecture du latin et du français, les
calculs, l'écriture "dès qu'ils [sont] en état de
compter", "le catéchisme deux fois par semaine"[86].
L'instituteur de Castéra-lou qui est originaire de Dours et qui
y a enseigné indique qu'"en 1793, un enfant était instruit
s'il savait copier dans un livre classique, écrire une petite lettre,
même avec des fautes d'orthographe, et s'il connaissait les quatre
premières opérations de l'arithmétique".
La loi du 28 juin 1833 dite "loi Guizot" accorde la liberté de l'enseignement primaire et oblige chaque commune à entretenir une école. Le 24 décembre de la même année, à la demande du préfet, le conseil municipal décide de construire une maison d'école sur un terrain communal. Celle que la commune possède déjà est "d'une très ancienne construction (...) et se trouve dans un très mauvais état". Elle est insalubre et "trop peu spacieuse pour y exercer commodément les exercices attachés à la méthode simultanée". A cause de cela l'enseignement est "presque totalement négligé pendant l'espace de cinq ou six mois de l'année" (en hiver) et "les pères de famille sont obligés d'envoyer leurs enfants ailleurs". Il faut de plus loger l'instituteur. On apprend en 1838 que le nombre des élèves "va toujours croissant". En 1837, une délibération du conseil municipal mentionne que le plan de l'école est "déjà levé". La commune, ne possédant pas de fonds pour payer cet édifice, demande plusieurs fois sans succès une coupe extraordinaire.

En 1841, le maire qui espère que sa demande sera acceptée,
fait modifier le plan en agrandissant la chambre de l'instituteur et en
ajoutant un étage. Cette maison sera construite en 1842 (comme celle
de Castéra-Lou[87],
mais elle est très humide.
Dès 1845, un des murs menaçant de s'écrouler, on
est obligé de construire une toiture en ardoise. Cela n'est pas
suffisant: La nature marécageuse du sol "et la fraîcheur qu'elle
répand occasionne de violents maux de tête aux élèves
et à l'instituteur."
Toutefois, en 1846 "l'instituteur a, sur 28 élèves, donné
des leçons à 8 indigents y compris les enfants de l'hospice.[88]
Les conditions d'étude des enfants sont décrites en 1847
par le maire: "Dans les temps où le froid se fait rigoureux sentir,
on voit ces jeunes élèves abandonner à chaque instant
leurs devoirs, et venir tous tremblants se grouper au coin du feu pour
chasser le froid qui les a intimidés. Ces déplacements portent
un grand préjudice et une pure confusion à leur chef et à
ces jeunes pour l'accomplissement de leurs devoirs. Un poële viendrait
au secours de ces enfants.(...) Il nous faudrait aussi deux tables de plus
pour les élèves et une estrade convenablement disposée
pour l'instituteur.(...) La classe est dépourvue de tableau noir
servant à opérer, soit pour les mathématiques, soit
pour les exercices d'orthographe, choses indispensables et rigoureuses.
Cependant, sans ce matériel, impossible de raisonner pratiquement
ces matières si importantes.
[89]
"Le mobilier de l'école est composé, en 1854, de "trois
tables, quatre bancs, des tableaux de lecture, deux tableaux d'opérations,
six cartes géographiques, des modèles d'écriture,
et d'un poële."[90]
En 1857 le plancher de la salle d'école est à refaire
en raison de la santé des élèves[91].
En 1863, on apprend que "la salle d'école des garçons est
de plus située au dessous du niveau des lieux voisins, et conséquemment
très insalubre, et de nature à compromettre la meilleure
santé du maître et celle des élèves"[92].
L'instruction primaire dans le département est critiquée
par le fonctionnaire qui fait un rapport sur la vie rurale en 1866. "L'administration
universitaire semble [pour lui] prendre à tâche d'éloigner
des champs la jeunesse scolaire" et d'encourager l'émigration. Il
décrit dans son plaidoyer les programmes enseignés par les
instituteurs. "Au lieu d'apprendre aux élèves la botanique
et la physique, l'histoire et la géométrie, la musique et
la gymnastique, de leur prêcher l'égalité des conditions,
de leur dire des merveilles sur l'industrie et la science, ne conviendrait-il
pas de leur donner un enseignement professionnel agricole? Les connaissances
qui conviennent à une cité ouvrière sont déplacées
au village."[93]
Cet enseignement est, malgré l'avis de ce fonctionnaire, assez intéressant.
Il met les enfants au courant de ce qui se passe dans le monde. Ils n'en
sont que plus intégrés dans la collectivité nationale.
En 1867, l'école devient provisoirement gratuite à Dours[94].
La "loi sur l'éducation de 1867 donnait aux conseils municipaux
la possibilité d'éliminer toutes les charges d'enseignement
en recourant à des impôts locaux"[95].
Cependant, dès l'année suivante, le rétribution scolaire
est à nouveau demandée pour les enfants non-inscrits sur
les listes de gratuité. Elle est tout de même modulée
pour ne pas pénaliser les familles nombreuses. En 1877, l'abonnement
est de 10F pour un élève, 16F pour deux, 20 pour trois, et
24 pour quatre frères ou soeurs[96]
Le dénombrement 1872 comprend une statistique sur l'instruction de la population. Ce tableau montre l'inégalité devant l'instruction entre les générations, mais aussi entre les hommes et les femmes.
| ages | Ne sachant ni lire ni écrire | Sachant lire seulement | Sachant lire et écrire | ||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| H | F | H | F | H | F | ||
| 0 à 6 ans | 9 | 7 | |||||
| 6 à 20 ans | 2 | 20 | 29 | 10 | |||
| 20 ans et + | 8 | 55 | 19 | 18 | 40 | 7 | |
| Total | 17 | 64 | 19 | 38 | 69 | 17 | |
Pour permettre aux adultes de rattraper une éducation incomplète ou nulle, "vu le peu d'instruction des jeunes gens au dessus de quinze ans", la commune ouvre en 1867 un cours d'adultes qui dure du 1er novembre au 31 mars[97]. Ce cours existe encore en 1901.[98]
Le problème de l'éducation des filles se pose aussi. "La
commune est dépourvue d'institutrice, et la généralité
des pères de famille se plaignent de cet état de choses[99]
En accord avec le conseil municipal, le 22 septembre 1870, Caroline
Barlet ouvre un école primaire. "On a restauré une vieille
maison appartenant à la commune et on y a établi l'école(...)"[100]libre
de charité pour filles. Lui succèdent à ce poste Bernade
Fréchou en octobre 1871, et en janvier 1872 Françoise St-Upéry
née Coustère, mère du rédacteur de la monographie
de 1887. Son école "donne de bons résultats au double point
de vue de l'ordre intellectuel et de l'ordre moral[101]"
(ordre moral prôné par Mac-Mahon dans son discours du 25 mai
1873, et surnom de son gouvernement). Le maire demande qu'elle soit érigée
en école communale pour bénéficier de ses subventions.
Dix ans après, le 9 mai 1883, le nouveau maire n'a pas du tout
la même opinion. C'est pour lui parce que "la maison d'école
des filles ne se compose que d'une pièce servant de salle d'école(...)
[que] la commune a été obligée, depuis environ douze
ans, de supporter l'institutrice actuelle qui est mariée à
Dours et qui a pour logement la maison de son mari.(...) Pendant cette
période de douze années, l'instruction primaire des filles
a été complètement négligée sinon nulle."[102]
Louise Guinle la remplace en 1884. Thérèse Couralet, née
à Lescury, occupe ce poste en 1893, et Louise Chartres en 1895.
Les moyens manquent pourtant: "Dans l'école des filles, presque
rien du nécessaire n'existe [en 1887], le matériel scolaire
y fait presque totalement défaut"[103].
En 1887, l'instituteur se félicite des progrès de l'éducation:
"Aucun des conscrits de la classe dernière n'était illettré.
Tous les conjoints en 1885 ont su signer"[104].
Au vu de la petitesse de l'école des filles, des pressions préfectorales
poussent à sa fermeture. Cependant, la population est hostile à
la mixité.
Le conseil municipal se dresse en 1887 contre la fermeture de l'école
des filles: "La commune possède depuis très longtemps deux
écoles, et la population se résoudrait difficilement à
leur réunion. Elle laisserait les filles sans instruction plutôt
que de les voir réunies aux garçons dans une école
mixte.(...) Aucun des locaux n'est aménagé dans ce but: leur
exiguïté ne permet point d'y réunir toute la population
scolaire [42 élèves en 1887].(...)
Il est dans les habitudes de la population d'envoyer les enfants à
l'école avec autorisation jusqu'à l'âge de quinze ans,
éloignés qu'ils sont de la ville et en général
peu aisés pour donner à leurs enfants l'instruction hors
de chez eux. On ne pourrait sans inconvénient pour la morale, tolérer
la présence d'enfants de cet âge dans une école où
les deux sexes se trouveraient réunis, les habitants se verraient
obligés de laisser leurs enfants dans une ignorance relative, le
travail intelligent, les progrès solides, les vrais, se remarquent
surtout à cet âge un peu avancé".[105]
En 1888, le conseil accepte le compromis proposé par le préfet:
Il y aura deux écoles mixtes. L'instituteur enseignera aux enfants
de plus de 8 ans et l'institutrice aux plus jeunes.
Quelques mois plus tard, après un changement de maire, le conseil
pense que "devant le peu de population scolaire un seul fonctionnaire suffit
"pour une école mixte dirigée par un instituteur", mais cette
réforme échoue.
En 1897, le débat sur la mixité de l'école rebondit:
L'école des filles existe toujours. "La population ne voit pas avec
plaisir la réunion des deux écoles dans une salle dont le
mobilier est peu propre à cet usage et où les deux sexes
seront forcément mêlés.(...) L'éducation des
deux sexes diffère sur des points importants et un homme est aussi
peu apte à enseigner les devoirs de la femme, qu'une femme à
enseigner à de jeunes écoliers les devoirs de l'homme. Cela
est si bien compris des populations que certaines familles de Sabalos et
Louit, villages qui ont des écoles mixtes, envoient leurs filles
à Dours. D'autre familles suivraient cet exemple si elles pouvaient
supporter les frais de ces changements d'école; ce qui se traduit
par un surcroît de dépenses pour les uns, par une éducation
mal appropriée pour les autres"[106].
En conséquence, le conseil municipal conclut au maintien des deux
écoles
Un questionnaire rempli par l'instituteur en 1903 nous apprend que l'école
est devenue mixte[107].
Le nouveau bâtiment abritera donc une seule école.
Un des progrès les plus marquants pour l'instruction primaire
à Dours est sans doute la construction en 1904 de la nouvelle école,
qui existe encore aujourd'hui. Les obstacles à sa construction sont
son financement et la présence trop proche du cimetière (à
75 m).
Le premier obstacle est réglé par une subvention de 11435
F, sur un total de 16290 F, le reste étant couvert par un emprunt.
Le déplacement du cimetière, préalable obligatoire
à la construction de la maison d'école est en apparence décidé.
Il doit se situer à 300 m de la nouvelle école, sur les landes
communales, au bord de l'actuelle départementale 119. Le maire envoie
le plan du nouveau cimetière, à la préfecture, qui
autorise les travaux de l'école.

Une fois finie cette dernière, le déplacement du cimetière, qui aurait coûté 4200 F est abandonné. Peut-être n'a t-il jamais été sérieusement envisagé par le maire et son conseil, à cause de son coût, et par souci de ne pas toucher aux sépultures de leurs familles.[108]
Une des difficultés qui subsiste est l'absence pendant une partie de l'année de nombreux élèves. Ces derniers sont occupés à garder les vaches, les porcs, et les oies. Outre le fait que cette tâche est souvent mal assumée[109]par les enfants qui s'endorment, laissent partir le bétail sur les cultures[110], cela les éloigne de l'instruction obligatoire. Ils sont, en outre occupés par leur famille, au moment des vendanges, en octobre, et à partir de juin, pour les fenaisons et les moissons.

Cette pratique, illustrée par ce graphique[111],
est semble-t-il tolérée par les instituteurs, qui cependant
encouragent certains de ces enfants capables d'obtenir le certificat d'études[112].
Le champ de travail des instituteurs s'élargit à des
nouvelles matières. Une ancienne élève de l'école
pendant la première guerre raconte qu'il apprenait la politesse:
"il nous avait appris comment saluer. Il prenait une fille et un garçon,
il en mettait un à chaque bout de salle, et il les faisait se rencontrer.
Il fallait dire bonjour madame un pas avant qu'on se rencontre."[113]
De plus, "il faisait les papiers pour les femmes, il était bon..."
"Il avait appris à greffer. Dans le pré qui était
en bas de l'école, il y avait une haie de cognassiers tout autour.
Il nous avait appris à les greffer. Comme ça, et en écusson."
"Il donnait des conseils sur tout."[114]
L'image traditionnelle de l'instituteur éradiquant les patois
est sans doute vraie. La langue locale est d'abord dévalorisée:
Les toponymes gascons comme celui du "bosc deoü rey" sont taxés
de l'adjectif "vulgaire"[115]par
le maire, dont c'est pourtant la langue maternelle. A l'école, "les
instituteurs empêchaient de parler le patois. Quand je suis allée
à l'école" [vers 1914], raconte Marie Lozac'h, "je parlais
pas le français."[116]La
langue française a permis à de nombreux enfants d'accéder
à la culture nationale, d'obtenir un emploi de fonctionnaire. "Apprendre
le français au peuple, c'était contribuer à le "civiliser",
à l'intégrer dans un monde supérieur"[117].
Cependant, le dénigrement de la langue maternelle n'était
pas nécessaire.
La guerre a sans doute été un vecteur tout aussi efficace
pour la langue française. Les mobilisés, qui sont au moins
11, l'ont utilisée pendant la guerre, au front et dans la correspondance
avec leurs familles. Ces dernières se sont habituées à
lire les nouvelles militaires sur les journaux qui circulaient à
Dours.
L'émigration à l'étranger a aussi entraîné
une correspondance en français avec la famille restée au
village, pour prendre des nouvelles, ou au moins demander sa part d'héritage[118].
La montée en puissance de l'éducation nationale, n'a
pas été sans bouleverser la donne politique, ni faire ombrage
à la puissance du clergé, et à la religion en général.
| début | fin | nom | prénoms | maison |
|---|---|---|---|---|
| 02/1790 | 12/1792 | Duboé | Jacques | Charlas |
| 12/1792 | 02/1794 | Dumestre | Jean | Pierrot |
| 02/1794 | 10/1795 | Mailles | Pierre | |
| 11/1795 | 04/1797 | Duboé | Jacques | Charlas |
| 04/1797 | 04-1798 | Baudéan | Dominique | Peybach |
| 04/1798 | 1798 | Castaing | Jean | Peyanne |
| 09/1800 | Paletou | Jean | Paletou | |
| 09/1800 | 06/1803 | Mailles | Jean | Mailles |
| 06/1803 | 12/1807 | Castaing | Jean | Peyanne |
| 04/1808 | 04/1812 | Duboé | Jacques | Charlas |
| 04/1812 | 1815 | Durac | Arnaud | Calotte |
| 1815 | 06/1815 | Duboé | Jacques | Charlas |
| 06/1815 | 07/1815 | Durac | Arnaud | Calotte |
| 07/1815 | 09/1815 | Castaing | Jean | Peyanne |
| 09/1815 | 12/1831 | Vignes | Bertrand | Pierrot |
| 12/1831 | 06/1833 | Dandreau | Jean-Marie | Charlas |
| 06/1833 | 09/1835 | Cieutat | Jean | Latapie |
| 09/1835 | 10/1843 | Vignes | Bertrand | Pierrot |
| 10/1843 | 04/1848 | Dandreau | Jean-Marie | Charlas |
| 04/1848 | 02/1850 | Mailles | Bernard * | Mailles |
| 02/1850 | 09/1852 | Claverie | Louis | Claverie |
| 09/1852 | 10/1861 | Cénac | Jean père | Latapie |
| 10/1861 | 10/1872 | Mailles | Bernard ** | Mailles |
| 10/1872 | 01/1878 | Cénac | Jean *** | Latapie |
| 01/1878 | 05/1884 | Dours | Bernard | Baylies |
| 05/1884 | 05/1888 | Durac | Jean Clausel | Marquet |
| 05/1888 | 12/1891 | Cénac | Jean | Latapie |
| 12/1891 | 05/1892 | Duffar | Julien | Préchec |
| 05/1892 | 1909 | Mailles | Célestin | Pierrot |
| 1909 | 1914 | Délas | Joseph-Raymond | Péyanne |
| 1914 | 1925 | Dumestre | Jean-Louis | Guiraoutou |
Les maires nommés par le préfet sont représentés
en gras. Les autres ont été élus par le conseil municipal
* Nommé en 1848 et élu en 1849
** Déjà maire en 1848. Nommé en 61 et 65 mais
élu en 1871.
*** élu en 72 mais nommé en 1874, élu en 1876.
A la fois représentant de la commune et de sa population et représentant
de l'Etat, le maire est un personnage aux fonctions nombreuses, dont le
rôle a évolué avec le temps. Il a sous ses ordres le
garde-forestier, le pasteur commun, le carillonneur, le valet-commun. Ses
responsabilités lui demandent une instruction qu'il a rarement[119].
L'instituteur le seconde donc dans son action en rédigeant les actes
et autres papiers relatifs aux affaires de la mairie.
Ce tableau, comprenant les noms de maison des maires, montre l'influence
de la cooptation et de l'hérédité dans le choix effectué
par le préfet ou par le conseil municipal: Les familles "Piarrot",
Latapie", "Peyanne", "Mailles", "Charlas", sont présentes sur plusieurs
générations. La famille "Piarrot", entre 1792 et 1909, a
compté trois maires, et 41 ans à la tête de la commune,
ce qui la met loin devant les autres.
Il faut aussi noter que des liens familiaux lient ces "maisons": La
famille "Guiraoutou" est alliée avec les Claverie, la famille "Préchec",
elle même alliée à la maison "Latapie", elle même
alliée à "Peyanne", et à "Paletou". Les familles "Mailles"
et "Piarrot", sont elles aussi apparentées[120].
Ces alliances entre familles souvent représentées au conseil
municipal sont déterminantes, parfois, dans l'élection du
maire.
Le conseil municipal connaît de nombreux renouvellements durant
la période étudiée. On en dénombre 31: 1790,
1792, 1800, 1804, 1808, 1816, 1820, 1825 (Il n'y a que des nominations
partielles de 1816 à 1830: Les dates 1820 et 1825 ont été
choisies pour diviser cette grande période et entériner les
nouvelles nominations), 1831, 1837, 1843 (le conseil se renouvelant par
moitié tous les 3 ans 1831 à 1846, le pointage est fait tous
les six ans) 1848, 1852, 1855, 1860, 1865, 1870, 1871, 1874, 1878, 1880,
1884, 1888, 1891, 1892, 1896, 1900, 1904, 1908, 1912, 1919. Cela fait en
moyenne un renouvellement tous les quatre ans environ. Le graphique suivant
nous montre la distribution de ces sièges par famille, pendant 129
ans. Le critère de famille utilisé est la maison, unité
domestique (voir chapitre I).
La durée de la période étudiée qui correspond
à environ quatre générations a l'avantage de donner
une vision d'ensemble. Une durée trop petite aurait grossi le nombre
de familles présentes occasionnellement. Cependant, cela réduit
la place des maisons fondées après 1790.

Douze maisons, c'est-à-dire 1/4 d'entre elles n'ont jamais eu
accès au conseil municipal.
Un autre quart (treize exactement) y a participé entre une et
trois fois. La moitié des maisons n'a donc été représentée
au conseil qu'occasionnellement. Il faut noter qu'une moitié d'entre
elles sont des maisons apparues au cours de la période. Leur bas
chiffre vient alors de deux causes: Tout d'abord, leur statistique commence
après celles des autres. (Mais cela n'empêche pas la maison
Bernat fondée en 1837 de compter sept sièges). Ensuite, ces
maisons sont en général pauvres.
Onze maisons ont eu de cinq à dix sièges. Leur participation
au conseil est moyenne. En principe, cinq sièges représentent
20 ans et dix sièges 40 ans. Ces maisons ont leur mot à dire
dans la gestion de la commune. Elles ont eu chacune plusieurs générations
de conseillers municipaux. Les familles Peybach et Marquet ont donné
un maire, et la famille Bernat deux adjoints.
Quatorze maisons (dans l'ordre: Piarrot, Guiraoutou, Latapie, Paletou,
Peyanne, Baylies, Calotte, Claverie, Darquié, Mailles, Charlas,
Haure/Bourrugue, Pascau, Préchec) ont eu entre douze et 21 sièges.
La maison Piarrot domine l'ensemble par sa présence au conseil
et à la tête de la mairie n'est cependant pas incontournable,
contrairement à une famille de Vidouze ayant occupé la place
de maire de 1853 à 1932[121].
Cette typologie appelle des explications. Sur quoi se fonde le pouvoir de certaines familles et la passivité des autres? Dès la Révolution, ceux qui ne paient pas d'impôts (les ouvriers agricoles, les domestiques) ne sont pas admis à voter. Les chefs de maisons sont les seuls à s'exprimer. Les différences entre maisons peuvent dépendre de la richesse, de l'éducation de chacun, et d'une certaine hérédité.
La hiérarchie des richesses est difficile à déterminer,
à moins d'ajouter, pour chaque famille, les intérêts
qu'elle possède à Dours, et souvent dans plusieurs des neuf
villages limitrophes. Il y a en effet des familles qui ont la majeure partie
de leurs intérêts ailleurs.
Les registres des impôts directs de la série 2P[122]surpassent
à cause de cela les listes des plus forts contribuables[123],
et le cadastre[124].
Le rôle de 1890 nous donne une idée très précise
de la hiérarchie des cotes foncières. Nous ne tiendrons pas
dans cette hiérarchie compte des propriétaires forains. En
comparant ces chiffres avec le nombre de sièges au conseil, nous
avons trouvé une certaine corrélation entre les deux.

Ce tableau illustre ce phénomène.
Les familles ayant eu entre 12 et 21 sièges paient en moyenne
79,99 f d'impôts fonciers, celles en ayant eu de cinq à dix,
31,89 f, celles qui en ont eu de 1 à 3, 22,54 f, et celles sans
sièges 5,85f.
Les places au sein du conseil municipal sont assurément accaparées
par les gros propriétaires et des propriétaires moyens.
Les familles ayant eu au moins deux générations de maires
sont aux 1er, 2e, 3e, 5e, et
8e rangs pour les impôts fonciers et paient en moyenne
122,57 F. Des familles modestes peuvent accéder à la mairie,
mais "les familles à maires" sont les plus riches. La famille "Piarrot"
ayant "régné" 41 ans sur Dours est la plus riche du village
en 1890. Elle paie 161,23 F d'impôts fonciers.
Les délibérations du conseil municipal font état
d'un seul de ses membres ne sachant pas signer, à la fin du XVIIIesiècle.
L'école étant payante, son accès est réservé
à une partie de la population pouvant se permettre ce sacrifice.
Cependant, l'instituteur assurant le secrétariat, il ne faut
pas exagérer le niveau nécessaire à l'époque
à l'exercice d'une fonction politique locale.
La richesse n'explique pas tout. Le petit groupe au pouvoir tend à
se reproduire. Aucun maire n'a légué par testament ou de
son vivant la mairie à son fils, mais nombreux sont sans doute ceux
qui ont parrainé leur héritier, leur gendre, leur neveu,
afin qu'il apparaisse sur une liste électorale. Le simple fait d'appartenir
au "sérail" ouvre des possibilités.
Une oligarchie, basée sur la possession de terres dirige la
commune. La situation politique évolue, mais on ne se trompe pas
beaucoup en disant que 14 familles ont dirigé le village durant
toute la période. Sur les 316 sièges répartis en presque
cent trente ans, elles en ont trusté 222, donc 70%. Onze d'entre
elles ont eu au moins un maire, et totalisent 124 ans sur 129 à
la tête de la commune.
Plus de la moitié des sièges, -164- ont appartenu aux
dix premières maisons (pour le nombre de sièges). Ces maisons
ont toutes accédé à la charge de maire sauf une qui
n'a pas dépassé le rang d'adjoint.
Malgré les "règnes" de Bertrand Vignes "Piarrot" (24
ans) et du gendre de son fils Célestin Mailles "Piarrot" (17ans),
de nombreuses familles accèdent à la mairie. 22 personnes
appartenant à 13 familles ont occupé la place du maire, alors
que Vidouze n'a, par exemple compté que cinq maires de 1793 à
1918[125].
On peut qualifier la commune de Dours de "démocratie cléricale"
représentée par une oligarchie. La lutte entre familles de
niveau social équivalent assure une alternance. La position importante
du curé encadre le vote qui reste conservateur, ce que nous verrons
par la suite.
Sous l'ancien régime la communauté d'habitants était
dirigée par un ou deux consuls désignés par le seigneur
-Le dernier étant Denis de Lasseran Massencome comte de Monluc,
marquis d'Ornano, baron de Nébouzan- ou son régisseur. Les
rédacteurs du cahier de doléances[126]
demandent en 1789 de pouvoir "nommer les consuls à l'alternative
avec le seigneur". Ils seront plus qu'exaucés par les réformes
révolutionnaires:
Le 29 janvier 1790, un nouveau système est mis à l'épreuve:
Les 27 citoyens actifs de la commune élisent un maire, agent exécutif,
deux officiers municipaux, un procureur, chargé de défendre
les intérêts de la commune et six notables[127].
Jusqu'à l'an VIII, les responsables municipaux seront élus.
-De l'an III à l'an VIII, la création de municipalités
de canton destinées à concentrer l'administration locale
fait que l'on élit au niveau de la commune un agent et un adjoint
municipaux-. Le peu de renseignements sur l'identité des consuls
et des notables avant 1790 ne nous permet pas de voir l'étendue
du changement survenu avec cette réforme, mais le dernier consul
et les deux tiers des notables de 1789 sont reconduits en 1790.
La loi du 28 pluviôse an VIII (17 février 1800) donne aux
maires la fonction de l'ancien procureur. Ils sont nommés par le
préfet, et cela jusqu'en 1848. Le critère de choix du préfet
est l'aisance financière: Les cinq familles que la possession de
terres ou l'exercice de la profession d'officier de santé placent
en haut de l'échelle sociale sont les seules à avoir eu un
maire entre 1800 et 1831. Les changements politiques entraînent souvent
le remplacement du maire. Ces révocations ont pour but de s'attacher
le nouveau magistrat. Il ne faut pas cependant penser que les choix soient
obligatoirement faits de façon partisane. Deux maires de la période
1800-1831, le beau-père d'un autre avaient déjà été
élus à cette charge à l'époque révolutionnaire
dont les préfets ne cherchent pas à épurer le personnel.
Cette stabilité se retrouve au niveau des conseillers municipaux
-"Les conseillers municipaux eux-mêmes sont nommés par le
préfet jusqu'au Sénatus-consulte du 16 thermidor an X (4
août 1802) qui revient à l'élection pour les communes
de moins de 5000 habitants[128]".
A la Restauration, ils sont nommés pour vingt ans-. Sur les onze
nommés l'an VIII, deux seulement n'avaient pas fait partie d'un
conseil municipal élu en 1790 ou en 1793. Le souci de stabilité
va jusqu'à remplacer en juin et juillet 1807 quatre conseillers
municipaux démissionnaires par leurs fils pour deux d'entre eux
et par leurs gendres pour les deux autres.
La loi du 21 mars 1831 apporte une innovation dans la vie communautaire:
Les membres du conseil municipal qui étaient nommés par le
préfet sont désormais élus et renouvelés par
moitié, tous les trois ans. La loi fixe la taille du corps électoral
à 10% de la population ce qui donne 22 personnes pour Dours[129].
On les choisit parmi les plus imposés. On y ajoute ceux qui ont
des capacités, comme par exemple l'instituteur, et les suivants
dans l'ordre de richesse, afin d'obtenir le nombre minimal d'électeurs
résidents pour une commune, qui est de 30[130].
Ce sont les mieux placés dans la hiérarchie censitaire. 28
d'entre eux accompliront leur devoir civique en 1834 lors de l'élection
municipale. En 1790 les citoyens actifs votant aux élections municipales
étaient 27. Le corps électoral, malgré l'augmentation
de la population, l'installation de nouvelles familles, n'a pas évolué
par rapport à 1790. Il y a tout de même une rupture après
environ trente années sans véritables élections.
Le scrutin étant secret, les électeurs peuvent soutenir
ou sanctionner tel ou tel candidat sans contrainte. Chaque "maison" relativement
aisée peut participer à la vie communale par l'intermédiaire
de son chef, mais une grande part de la population n'est pas représentée:
Les membres des familles pauvres, les fils ou les gendres de votants, mais
aussi toutes les femmes sont exclus par ce système. Cette loi ne
change pas le mode de désignation du maire et de son adjoint qui
sont toujours nommés par le préfet mais parmi les membres
du conseil municipal ce qui laisse selon Maurice Agulhon "la possibilité
théorique à une commune de barrer l'accès du pouvoir
municipal à un notable impopulaire"[131].
Malgré le suffrage universel les élections municipales
de 1848 reconduisent huit sortants. Le maire est confirmé dans ses
fonctions par huit voix et l'adjoint par neuf voix sur dix.
Le second Empire revient sur l'élection du maire mais conserve
le suffrage universel pour l'élection du conseil. Ensuite, la pratique
de l'élection s'est imposée (sauf en 1874) et a été
entérinée par la loi électorale de 1884. Il semble
que l'élection, en 1850 et surtout à partir de 1878 favorise
l'accession à la mairie de nouvelles maisons (Claverie, Baylies,
Marquet, Préchec, Guiraoutou).
Le 20 germinal an VII (9 mars 1799), à l'occasion des élections
municipales, les 27 citoyens actifs sont invités, avant de voter,
à prononcer la phrase: "Je jure haine à la royauté
et à l'anarchie, attachement et fidélité à
la République et à la Constitution de l'an III[132]".
Quelle peut-être la valeur de ce serment pour des électeurs
sans grandes notions politiques?
Les élus sont aussi soumis lors de leur installation à
un serment de fidélité au gouvernement. En 1820, Louis D.
"refuse de prêter serment au roi parce qu'il était adjoint
du temps de l'interrègne"[133],
c'est-à-dire pendant les "Cent-jours". Est-ce par bonapartisme ou
par peur de commettre un parjure? La jeunesse de cet homme explique cette
peur maladroite. Par la suite, il saura, comme ses homologues, oublier
ses serments: Il jurera fidélité au roi en 1835, 38, 41,
et au gouvernement provisoire en 1848[134].
La prestation de serment n'a de valeur que temporaire pour des hommes qui
voient défiler des régimes à la désignation
desquels ils n'ont pas été associés.
En 1848, le maire (Jean-Marie Dandreau) et quatre conseillers municipaux
saluent l'arrivée du nouveau régime. Ils présentent
"leur adhésion au gouvernement provisoire, n'ont eu qu'une voix,
qu'un amour, qu'un intérêt et se sont écrié
avec ralliement: Vive la nation! Vive la liberté et l'ordre public;
Vive le gouvernement provisoire de la république." Cependant, le
maire est remplacé le jour même par le jeune Bernard Mailles,
par le préfet désireux d'épurer le personnel politique.
La population ne partage pas cette adhésion sincère ou
non. La faiblesse du nouveau régime envenime "les hostilités
suscitées par le Code forestier"[135]:
Le maire supplie le 11 avril 1848 le préfet de lui accorder "la
vente de cinq chênes pour le produit en être employé
pour un banquet qui doit fêter l'arbre de la liberté. Par
ce moyen, nous arrêterons les délinquants qui se transporteraient
en foule dans la forêt et nous éviterons une dévastation
énorme". Le maire veut essayer par la méthode des banquets
républicains, de faire baisser la tension et le mécontentement
tout comme favoriser l'adhésion au régime.
Le suffrage universel et la désignation du maire par le conseil
municipal sont des acquis de la révolution de 1848. Au début,
le choix est difficile, et l'apprentissage de la démocratie nécessite
des tâtonnements, ainsi que le développement de la scolarité.
Le conseil, qui ne sait pas pour qui voter, élit le maire nommé
en 1848 malgré le désaccord de celui-ci: Il a obtenu sa démission
après un an et cinq mois d'attente, et ne se présente pas
le jour du scrutin.
Le retour à la nomination du maire sera pour eux un retour en
arrière d'autant plus que celui ci ne sera pas en 1852 choisi dans
la majorité du conseil municipal.
Ce maire nommé en 1852, chose rare, établit un programme
qu'il se propose de suivre pendant son mandat. L'ordre dans lesquelles
sont édictées "les affaires de la commune qui provoquent
le plus notre attention" montre ses priorités:
-"Réparer la grange du presbytère qui tombe en ruine"
800 f
-"Réparer le clocher qui menace lui aussi de tomber." 800f(le
devis sera en 1858 de 5000 f)
Bien que ces faits soit réels, il faut noter que le curé
l'avait proposé comme candidat à la mairie, au préfet
en 1848. Il se peut que cet appui ne soit pas étranger dans cette
nomination qui intervient à un moment où les relations entre
le prince-président et le clergé sont au beau-fixe.
-"Réparer les chemins dégradés 300f -travaux à
la salle d'école 300f (évalués à 700 f en 1859)
-Construire des puits et abreuvoirs publics 1500f"[136]
Les crédits touchant aux services religieux sont prioritaires.
La restauration complète de l'église sera réalisée
et les murs du presbytère "seront reconstruits de fond en comble
y compris les fondations"[137]
(devis 2280 f). Ces crédits sont en moins pour les améliorations
utilitaires du village.
Les crédits accordés aux chemins et à la salle
d'école sont quant à eux dérisoires. Les élèves
n'auront une école convenable qu'en 1904[138].
La somme consacrée aux puits et aux abreuvoirs peut paraître
importante. Mais ces constructions sont un voeu pieux: les finances de
la commune ne permettront d'entreprendre de tels travaux qu'en 1886[139].
En 1858, 25 f sont alloués par la préfecture pour la fête
nationale du 15 août, jour de naissance de Napoléon Bonaparte.
Le préfet utilise ces fêtes pour enraciner le régime
dans le peuple. Le conseil, fidèle au pouvoir, a exprimé
"à l'Empereur [en 1870] toute l'horreur de la commune contre l'odieux
complot découvert récemment contre la vie du souverain, et
il renouvelle en même temps à Sa Majesté l'assurance
de son inaltérable et respectueux dévouement"[140].
En 1876, l'aigle impérial figure toujours sur le tampon officiel
de la mairie. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, ce n'est
pas pour narguer le pouvoir, mais parce que celui-ci a refusé d'accorder
dans le budget 1871 la somme nécessaire pour l'achat d'un nouveau
tampon.
La municipalité en place de 1872 à 1878 paraît sensible
à la politique d'"ordre moral" du président Mac-Mahon, expression
employée sur une délibération en 1874. Le conseil
municipal reconnait en 1876 "la nécessité de faire confectionner
un autel à la très-Sainte Vierge".
En 1880, et ensuite, la fête du 14 juillet sera célébrée
à Dours. Elle a pour but d'attacher la population à la République.
En 1881, le conseil municipal est considéré par la préfecture
en majorité pour le gouvernement, et favorable aux institutions
républicaines, comme toute les communes du canton sauf Oléac,
qui subit l'influence de l'ancien sénateur bonapartiste De Ségur
d'Aguesseau. Le maire et l'adjoint sont qualifiés de "bons républicains"[141].
Cependant, le correspondant du préfet indique que "les élections
sont faites sur des questions personnelles et non politiques". Ceci corrobore
un témoignage oral: "Les gens ne s'intéressaient qu'à
la politique municipale parce que c'était la guerre.(...) Parce
qu'il y avait plusieurs listes! Alors toute la nuit, les uns couraient
d'un côté, les autres de l'autre, ils se cachaient pour voir
celui-ci où il va, l'autre où il allait!"[142].
Peut-on déceler cependant des opinions politiques chez eux? Bien que les affaires de fraude électorale (voir plus haut), nuancent le résultat des élections législatives, ceux-ci méritent d'être étudiés.
Le vote aux élections législatives permet, lui, de connaître dans une certaine mesure l'évolution des opinions politiques de la population.
Le mode de scrutin censitaire employé jusqu'à 1848 réservait le vote aux élections législatives aux plus riches, comme M. Rebeillé le contrôleur des contributions directes, Cyprien Gros, Jean Cazères, qui ne demeurent pas à Dours mais qui y ont des fonctions, des intérêts, et une influence notable[143]. Les paysans sont exclus de la politique nationale.
Le suffrage universel accordé en 1848 leur donne la parole, sous le contrôle des élus. Le vote des habitants de Dours ne se différencie pas de celui de l'ensemble de la circonscription: Tous les candidats élus de 1857 à 1919 ont obtenu la majorité à Dours.
| plébiscite 1851 | inscrits | votants | oui | non |
|---|---|---|---|---|
| Dours | 73 | 68 | 68 | 0 |
| Louit | 62 | 59 | 58 | 1 |
| Sabalos | 29 | 26 | 26 | 0 |
| Tostat* | 161 | 133 | 99 | 34 |
| canton de Pouyastruc | 1921 | 1762 | 1746 | 7 |
| Arr de Tarbes | 31456 | 26353 | 25487 | 817 |
| Hautes Pyrénées | 67728 | 56603 | 54459 | 2046 |
*Tostat, comme en général les villages de la plaine, est moins conservateur que ceux des coteaux.
Le coup d'Etat est largement entériné à Dours comme dans le département. Il n'y a pas de débat. Le maire ne sera pas remercié de cette victoire éclatante, et sera remplacé à la fin de l'année suivante. Il faut souligner l'ascendant du maire sur des électeurs mal informés et facilement influençables. Il est sous l'Empire responsable vis-à-vis du préfet de la bonne élection du candidat officiel.
En 1857, le candidat de l'administration Dauzat obtient 56,9% des voix[145]. En 1863 Fould, candidat officiel réunit la totalité des voix[146], de même qu'en 1869, malgré la présence du démocrate Mouton majoritaire à Sabalos, et qui fait 23% à Tarbes[147]. La chute du second Empire et la fin des candidats officiels met face à face trois conceptions du pouvoir en 1870. Eugen Weber observe que "l'influence ecclésiastique draina l'opposition bonapartiste et royaliste vers ce qui était en fait un parti clérical"[148]. Les compétiteurs monarchistes et républicains n'obtiennent chacun que 20,5% face au bonapartiste qui enlève 20% des voix au premier tour et 65% au second[149]. Ce parti est très influent à Dours. En 1876, les candidats sont tous conservateurs[150]. Eugène Ténot gagne les élections de 1881 avec les 7/8 e des voix[151]. Les conservateurs sont plébiscités par les quatre-cinquièmes des électeurs en 1885 face aux républicains[152].
Les résultats de 1889[153] et 1893[154] méritent d'être étudiés avec plus de minutie:
| années | inscrits | votants | A.C.Fould | Nabonne puis Besquès | blancs ou nuls |
|---|---|---|---|---|---|
| 1889 | 63 | 60 | 37 | 23 | 0 |
| 1893 | 66 | 48 | 30 | 6 | 14 |
Achille-Charles Fould, bonapartiste, s'est rallié à la République, "seul gouvernement possible chez nous.(...) Il continue cependant à attaquer le régime au cours de la campagne électorale de 1889, et est ainsi considéré comme bonapartiste. Lui et quelques autres ne se sentent certainement pas assez d'autorité pour imposer alors le ralliement à tous les conservateurs hauts-pyrénéens."[155]Il obtient 61% en 1889 avec un taux de participation important.
En 1893, son score est, dans l'absolu, plus faible. La participation
est elle aussi chétive, et le nombre de bulletins blancs ou nuls
est très important. Un simple compte recense 2 votes en trop. Une
irrégularité a donc été commise.
La démobilisation des électeurs est seulement perceptible
à Dours. Pourquoi? Le vote Fould avait pourtant tout pour plaire:
Son étiquette républicaine lui fait bénéficier
en 1893 de la popularité du tarif douanier de Méline[156]du
11 janvier 1892. Le ralliement à la République de Mgr. Billières
évêque de Tarbes en 1891[157],
l'incitation à accepter la constitution qu'est l'Encyclique Au
milieu des sollicitudes du 20 février 1892 n'ont pas convaincu.
La plainte de six électeurs contre l'activisme des agents du candidat
Fould en 1889 -voir dans la partie conflits et troubles- apporte à
mon avis la vraie explication. En 1893, le républicain Célestin
Mailles, aidé de l'instituteur, à la tête des plaignants
en 1889, devenu maire entre temps, a pesé de tout son poids contre
Fould, sans pour autant soutenir Besquès. Cela démontre le
poids que peut avoir un maire de village sur le résultat d'un vote.
Le passage à la République s'est fait sans enthousiasme et
par le haut. Sans le ralliement des notables départementaux, (sauf
celui du marquis de Breteuil, député d'Argelès qui
préfère renoncer), elle aurait été plus tardive.
En 1898[158], Charles Achille FOULD, est candidat à un troisième mandat. Au premier tour, les Doursois lui accordent 70 % des voix. Au deuxième tour, une voix le sépare seulement du candidat radical Fitte. Dans les villages environnants, Fould a été majoritaire sans que les chiffres évoluent entre les tours. Ici encore, le vote à Dours se distingue:
| années | inscrits | votants | A.C.Fould | J.Fitte | blancs ou nuls |
|---|---|---|---|---|---|
| 1er tour | 59 | 51 | 36 | 15 | 0 |
| 2e tour | 58 | 52 | 27 | 26 | 0 |
Célestin Mailles, toujours maire, s'est-il à nouveau opposé au vote Fould? Pas ouvertement en tout cas. L'activisme des représentants locaux du candidat radical, dont l'instituteur, (dénoncé à travers tout le département par de nombreuses plaintes comme celle de quelques doursois, voir dans la partie "Conflits et troubles") entre les deux tours, lui permet d'inverser la tendance et de finir au coude à coude avec l'autre candidat.
La République n'est plus un enjeu. Elle est enfin acceptée par tous. Certains veulent aller plus loin. En 1902, le vote radical triomphera à Dours (70% des voix) et dans tout l'arrondissement avec à nouveau Joseph Fitte. Ce glissement vers la gauche se confirme en 1919 lors de l'élection législative à la proportionnelle[159]. La liste conservatrice obtient 1/3 des voix. Les deux listes se disant radicales obtiennent ensemble 65,21% et la liste du parti socialiste unifié ne récolte que 0,15 %.

La cure, patronnée sous l'Ancien-Régime par un laïc, le Comte de Monluc, seigneur de Dours, est de petite importance. Elle vaut 700 livres tandis que la moyenne générale pour la Bigorre est 864 livres et celle des cures nobles 1010 livres[160]. En 1789, le curé de Dours jure fidélité à la constitution civile du clergé: Contrairement aux "prêtres du Tarbais réfractaires [...] les desservants des campagnes sont attirés par la pension prévue par la loi."[161]
Les statues existantes actuellement à l'église sont celles du Christ, de Sainte Anne, de St-Etienne, de Jeanne d'arc, de Ste Bernadette, de la Sainte vierge. Ces statues montrent l'importance de l'ancrage du culte marial dans cette paroisse. Les apparitions de Lourdes, très proche géographiquement y sont sans doute pour quelque chose.
Une si petite paroisse cache des enjeux locaux. Le curé, au centre des activités religieuses, n'a pas que des pouvoirs spirituels, mais aussi un rôle social au sein de la communauté. La fabrique et la confrérie sont elles aussi actives, mais cela n'empêcha pas la perte de terrain du christianisme.
"Le service de la paroisse consiste en une messe à 10 heures
du matin, précédée d'un catéchisme, puis de
"vespres" à trois heures de l'après-midi."[162].
C'est le rôle le plus régulier du curé. "Il y avait
messe tous les matins, parce que le curé était à demeure."[163].
Elle "était en latin et les sermons en français."[164].
La messe dominicale est la plus importante. "Tout le monde allait à
la messe. Il y en avait quelques-uns des rouges, mais ils allaient à
la messe comme tout le monde.(...) Ceux qui la manquaient étaient
mal vus."[165]
Le
recensement de 1866[166]
montre dans son tableau récapitulatif que les 250 habitants du village
sont catholiques ce qui est confirmé par la monographie de l'instituteur
de 1887[167]
,
et par celle de l'instituteur de Louit qui écrit que les habitants
de son village "sont fervents adeptes du culte chrétien. Ils y mêlent
aussi du fanatisme et de la superstition. Ils croient par exemple, qu'il
existe des moyens d'être préservé de la grêle,
et plusieurs redoutent les sorciers"[168].
En 1809, les habitants collectent 220 francs pour racheter le presbytère
vendu comme bien national[169].
Leur engagement et leur ferveur ne sont cependant pas les mêmes pour
tous. Les arrêtés de police municipale de 1820 et 1838 ordonnent
la fermeture des cabarets pendant les offices divins. Cette mesure démontre
que certains paroissiens sont tentés de ne pas y assister. Peut
être est-ce à cause du chant, que n'apprécie guère
le maire en 1866: "dites moi quel est votre plaisir à l'église:
Ecoutez cette troupe de choristes propres à effrayer les hôtes
des bois... Vous êtes déchirés par leur voix; L'étranger
qui arrive dans la localité éprouve une certaine répugnance,
fait la grimace, et s'écrie: "c'est affreux..." Oui, c'est affreux,
et tellement affreux [que cela m'] inspire de la pitié pour le lieu
saint".[170]
La place de chacun dans l'église est immuable: "Chacun avait sa place. Devant, les femmes sont assises: Chacun avait sa chaise. Une belle-fille, quand elle venait, portait sa chaise, avec les initiales dessus.(...) Les hommes étaient derrière et à la tribune."[171]En 1871, le conseil éprouve le besoin de faire asseoir les hommes et fait "convertir en bancs" destinés à la partie sous la tribune un "ormeau" puis l'année suivante quatre chênes pour le dessus de la tribune. Ce confort dans la cérémonie a aussi l'avantage de "stabiliser" les hommes qui seraient tentés de discuter ou de troubler l'office. Chaque maison, représentée par ses femmes a une place bien définie se transmettant de mère en fille ou de mère en bru. Une famille donatrice d'une statue commémore cela en assistant à la messe dessous celle-ci[172].
Le prêtre prend une grande part aux cérémonies qui
rythment la vie de chacun.
Les baptêmes:" La marraine portait l'enfant. Il y avait des invités.
On n